On ne mesure pas vraiment l’importance du jugement contre Greenpeace qui a été prononcé aux Etats-Unis le 19 mars dernier dans l’État du Dakota du nord. C’est non seulement un coup financier très dur infligé à l’ONG mais c’est peut-être aussi un tournant politique dans l’opposition aux mouvements écologistes radicaux, y compris aux plus emblématiques comme Greenpeace.
L’ONG n’avait certainement pas mesuré les risques qu’elle prenait dans le Dakota du nord. Un État qui a voté majoritairement pour les candidats républicains lors des 15 dernières élections présidentielles consécutives. En novembre dernier, Donald Trump avait dans le Dakota du nord une marge de plus de 36% sur Kamala Harris. Sur les 94 sièges de la Chambre des représentants du Dakota du Nord, les républicains en détiennent aujourd’hui 82 et ils occupent 42 des 47 sièges du Sénat de l’État. L’industrie pétrolière et gazière bénéficie dans le Dakota du nord d’un soutien considérable. Il faut dire qu’elle assure au moins la moitié des recettes fiscales annuelles de l’État… depuis 2008.
Des ONG intouchables dans les pays occidentaux
Du coup, on se demande pourquoi Greenpeace a choisi le Dakota du nord pour lancer une campagne dite « d’action directe militante » en 2016 et 2017 contre un projet d’oléoduc. Une campagne qui est devenue violente. La recette est toujours la même. Des masses de manifestants pacifiques sont rejointes par de petits groupes d’agitateurs et de casseurs entraînés et organisés qui font basculer les événements dans la violence. Et ils sont toujours évidemment étrangers aux organisateurs des manifestations et des blocages.
Mais au Dakota du nord, l’ONG ne peut pas bénéficier de la grande compréhension envers les militants écologistes radicaux et violents qui existe en Europe et notamment en France et même aux Etats-Unis dans certains Etats comme la Californie. D’autant plus, que la campagne « d’action directe militante » a été marquée dans le Dakota du nord par des affrontements multiples et des accusations d’intrusions dans des propriétés privées, de destructions d’équipements de construction et d’agressions d’employés et d’entrepreneurs. Greenpeace a été aussi accusé d’avoir utilisé des engins explosifs improvisés contre la police, d’avoir diffusé des informations piratées pour menacer des agents et leurs familles et d’avoir tué le bétail d’agriculteurs et d’éleveurs locaux dans le cadre d’opérations d’intimidation.
Le jury d’un tribunal d’Etat du Dakota du nord
Au début tout s’est bien passé, comme d’habitude, pour Greenpeace. Une première action en justice intentée en 2017 par la société texane Energy Transfer, qui a construit l’oléoduc, devant un tribunal fédéral a été rejetée en 2019. Mais Energy Transfer a immédiatement redéposé une plainte pratiquement identique, cette fois devant un tribunal d’État du Dakota du Nord. Et tout a changé.
Greenpeace a ainsi été condamné le 19 mars par les neuf membres du jury à payer 667 millions de dollars de dommages et intérêts. De quoi mettre en faillite Greenpeace Etats-Unis. « La société Energy Transfer LP a fourni des preuves irréfutables, au cours d’un procès de trois semaines, que Greenpeace l’avait diffamée et avait encouragé des vandales. Ses organisateurs ont formé les manifestants et ont même apporté des boîtes de verrouillage qu’ils ont utilisées pour s’enchaîner à des engins de chantier. Les manifestants ont jeté des excréments humains et des bûches enflammées sur les agents de sécurité et ont vandalisé le matériel de construction. Greenpeace a cherché à convaincre les financiers de l’oléoduc de se retirer du projet en affirmant à tort que le « personnel de la société a délibérément profané des lieux de sépulture documentés et d’autres sites importants sur le plan culturel », entre autres mensonges. Energy Transfer a déclaré que cette campagne malveillante avait retardé la construction de l’oléoduc et augmenté ses coûts de plusieurs centaines de millions de dollars », écrit le Wall Street Journal.
Un jugement dénoncé par Greenpeace et tous ses soutiens politiques et médiatiques
La condamnation retentissante de Greenpeace aura certainement des conséquences, bien au-delà de ce que la plupart des experts de l’énergie imaginent. Car une barrière a sauté, celle qui faisait que les organisations écologistes de cette envergure étaient considérées comme intouchables protégées de fait par les gouvernements, les tribunaux, la plupart des médias et les organisations internationales.
Le jugement a évidemment été dénoncé par Greenpeace qui a fait appel, par les organisations écologistes un peu partout dans le monde et par les médias qui les soutiennent. Ils estiment les uns et les autres qu’il s’agit d’une atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de manifester. Mais est-ce que les actions violentes, les destructions, les affrontements et les menaces font partie de la liberté d’expression et de la liberté de manifester ?
Le problème du déni de responsabilités
« Cette affaire devrait alarmer tout le monde, quelles que soient les tendances politiques », a déclaré Sushma Raman, directeur exécutif de Greenpeace aux Etats-Unis. « Elle s’inscrit dans le cadre d’une nouvelle tentative des entreprises d’utiliser nos tribunaux pour faire taire les dissidents. Nous devrions tous nous inquiéter de l’avenir du premier amendement et des procès de ce type qui visent à détruire nos droits à la protestation pacifique et à la liberté d’expression ». Greenpeace a même décidé d’essayer de regagner sur le terrain judiciaire la capacité de dissuasion que l’organisation vient de perdre. Elle entend d’attaquer Energy Transfer devant un tribunal néerlandais en s’appuyant sur une directive européenne contre les procédures dites SLAPPs (Strategic Lawsuits Against Public Participation ou Poursuites stratégiques contre la participation publique). Il s’agit d’actions en justice considérées comme irrecevables car destinées à intimider les critiques en les accablant de procès coûteux et fastidieux. Les lois anti SLAPPs offrent en fait une totale impunité à des organisations comme Greenpeace.
Mais Greenpeace a raison. Le jugement du 19 mars du tribunal du Comté de Morton dans le Dakota du nord, pourrait changer beaucoup de choses. S’il survit à l’appel, il marquera un coup d’arrêt pour les organisations qui utilisent la confrontation, la violence et l’intimidation pour défendre leurs causes, aussi justes soient-elles, tout en déniant avoir une quelconque responsabilité. Aux Etats-Unis, au moins dans certains États, et sans doute dans d’autres pays, y compris en Europe, les mouvements écologistes radicaux violents pourraient finir par devoir répondre de leurs responsabilités devant les tribunaux.